Après nous avoir raconté sa vie et nous avoir confié toutes ses combines pour choper du « Like » auprès des soignants, on attaque une question délicate sur « la vraie vie ». Le directeur de l’hôpital de Twitter nous parle, et c’est la 3e partie.

Et dans la vraie vie les directeurs ils sont tous sympas alors ?

Non pas tous. Comme dans toutes les professions il y a aussi de belles raclures ou plus simplement des gens qui ne sont pas ou plus faits pour ce métier, dans les mêmes proportions que dans tous les corps de métier de l’hôpital suivant une admirable distribution gaussienne. Et comme pour les autres corps de métier, ceux là sont rarement sur Twitter, on est donc ravi d’assurer leur service après-vente.

Mais j’ai la chance de connaître et de rencontrer souvent de nombreux collègues, et quel que soit leur niveau de responsabilité ou la forme de leur exercice, l’écrasante majorité d’entre eux sont animés de vraies valeurs humanistes et de service public et sont autant habités par l’hôpital que moi.

Je ne pense pas qu’on ait un énorme problème de directeurs pas sympas, éventuellement on a un problème de proximité. Parce que plus une structure est grosse, plus la structure pyramidale nous éloigne du terrain et épaissi la communication. La plupart des soignants ne détestent pas leurs directeurs : ils ne savent même pas qui c’est. C’est sûr que quand on gère 1000 lits qui tournent 24/7 tenus par 3500 professionnels sur 7 sites différents avec deux directions commune et trois groupements de coopération sanitaire et un groupement d’intérêt public pendant qu’on passe la moitié de sa vie en réunion GHT, ce n’est pas évident d’aller serrer la pince à tout le monde et de montrer à quel point on est sympa, bienveillant et empathique. Il est fort possible que certains n’y mettent aucune bonne volonté non plus. Pourtant, aller faire coucou dans un service de temps en temps ce n’est jamais du temps perdu : ça fait souvent plaisir aux soignants pour la modique somme de zéro euro, et c’est un bon moyen de garder le contact avec une réalité que l’on n’arrive pas encore à retranscrire dans les tableaux Excel à destination de l’ARS.

Pourquoi être venu sur twitter et pourquoi sous pseudo ?

Au départ j’étais venu étudier les mœurs des professionnels de santé libéraux pour mieux connaître leurs besoins dans le cadre de la communication ville-hôpital (rires).

Quand je me suis rendu compte que j’étais en fait en plein milieu de la salle de pause des soignants et des patients et que je pouvais espionner tout les hôpitaux de France comme ça, je me suis installé dans un coin avec un saladier de pop-corn.

Mais je n’ai pas tardé à m’étouffer avec mon pop-corn quand j’ai lu les bêtises qui étaient dites sur le travail de mes collègues et de mes équipes et sur ce que l’on fait réellement dans les bureaux ou en réunion. Et comme l’obstruction des voies aériennes avec du pop-corn c’est pas bien, j’ai créé ce compte pour expliquer que la gestion d’un hôpital, c’est un petit peu plus compliqué que dire « yakafokon », que l’on travaille dans un cadre réglementaire légèrement contraignant dans une vilaine dimension que le commun des mortels appelle « la réalité ». Je voulais aussi montrer toutes ces petites et grandes choses que l’on fait dans les backstages de l’hôpital sans lesquelles on ne soignerait pas grand monde, depuis la détresse de l’adjoint des cadres du service achat qui doit choisir le matériel pornographique mis à disposition des patients du CECOS, jusqu’aux galères les plus improbables de l’administrateur de garde, en passant par les états d’âme de Roger de la blanchisserie, le burn-out d’Hélène de l’hygiène et d’Ali de la sécurité incendie, ou la créativité sans bornes de Cynthia, stagiaire non rémunérée en temps partagé entre la Qualité et la Com depuis trois ans. Je voulais raconter toute cette variété de sujets, du plus trivial au plus impactant, de bonheurs et d’emmerdes et toutes ces manières différentes de produire du cortisol qui font de l’hôpital un endroit passionnant, en plus des soins que l’on y pratique. En puis c’est forcément intéressant d’échanger avec les soignants et les patients sur ces sujets pour comprendre leur perception.

Pour le pseudo je plaide avant tout l’instinct de conservation : on ne rigole pas avec le devoir de réserve, surtout pas dans ce tout petit marigot infesté de crocodiles qu’est l’administration hospitalière. J’aime bien les pingouins, mais je n’ai pas non plus envie d’être muté en tant que directeur délégué au parking du Centre Hospitalier des Kerguelen parce que j’ai dit un truc pas très très corporate sur tel établissement ou sur tel élément de politique publique.

D’ailleurs, pour donner une idée du niveau de pression sur le devoir de réserve ressenti par les directeurs, ils sont assez nombreux à venir me dire en message privé qu’ils ont beaucoup aimé tel tweet politiquement incorrect, mais qu’ils ne peuvent pas cliquer sur le petit cœur parce que Machin les suit. Et bien sûr, je les comprends. J’en profite pour remercier ceux qui se reconnaîtront de m’avoir inspiré certains de mes meilleurs tweets.

Indépendamment de ça, qu’on le veuille ou non dès qu’on s’exprime sous son nom en tant qu’administratif sur Twitter on se retrouve très rapidement à engager tous ses collègues, son hôpital, sa mère, son chat et le mec de la maintenance électrique qui passait par là avec des propos initialement personnels. Il y en a qui ont essayé, ils n’ont pas essayé longtemps avant que ça se transforme en boucherie à la première virgule mal placée.

Au final, compte personnel ou pas, on est toujours en représentation, donc entre ça et le devoir de réserve, le pseudo c’est la paix et la liberté. Et depuis le service informatique jusqu’à l’ARS en passant par l’EHPAD, tous les administratifs hospitaliers qui forment le CODIR le plus vilain et déjanté de l’hôpital français l’ont très bien compris et ont fait la même chose que moi.

Et … ça fait du bien alors ?

Nous en venons enfin aux questions intimes !! Pour tout savoir sur les plaisirs secrets d’EPRD : c’est ici