A la croisée de la médecine, de l’informatique, des sciences de l’éducation, de la sophrologie on trouve… Adrien Ferro formateur consultant « Sagesses du numérique », intervenant régulier dans des établissements publics de santé. Les directeurs d’hôpital sont-ils prêts à la révolution numérique ?

Quels types de contacts avez-vous avec des directeurs d’hôpital ?

Des contacts… par Twitter

Pour l’anecdote, j’ai rencontré pour la première fois un directeur d’hôpital -une directrice plus exactement – à la fin des années 90, quand je coordonnais une action appelée « Segment d’initiation aux nouvelles technologies »  à la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette (Paris). Dans le cadre de cette action, j’invitais des professionnels pour parler de leur métier face à des jeunes défavorisées, en formation professionnelle. Je me rappelle la belle rencontre avec cette personne, nous parlant de sa trajectoire professionnelle depuis infirmière à directeur d’un hôpital de l’AP-HP.

Puis, la traversée du désert relationnel…

Depuis 2015, en tant qu’intervenant sur une action nationale de l’ANFH, « Nouvelles technologies et confidentialité » j’ai un contact assez distancié avec les directeurs d’hôpitaux. Mes contacts à l’hôpital sont plutôt les participants à la formation citée, et les responsables de formation.

Heureusement qu’il y a Twitter ! Grâce à ce réseau social, utilisé par les professionnels pour la veille et la communication, je « followe » et je suis « followé » (par) plusieurs directeurs d’hôpitaux, dont vous, Clara ! 🙂

Et dans la mesure où, pour moi, il n’y a pas de réseau social si l’on ne rentre pas en contact avec l’autre (à moins que l’on considère socialité un voyeurisme réciproque muet, où les seules interactions peu communicationnelles seraient les « j’aime » et partages d’infos) je prends contact avec… mes contacts sur Twitter.

J’ai donc petit à petit pu discuter avec quelques directeurs d’hôpitaux, ceux qui ont bien voulu rentrer en discussion avec moi, au sujet du numérique, dans ses aspects positifs comme négatifs.

Quelle image vous faites-vous des directeurs d’hôpital, notamment dans leur abord du numérique ? 

Mon regard est forcement biaisé par mon contact avec les directeurs sur Twitter, qui sont presque tous un peu « geek », ou en tout cas très technophiles. Voire pour moi, qui pratique le numérique dans ses aspects éducatifs et sociaux depuis 35 ans déjà et qui a pu s’en faire « une idée », un peu trop…

A l’hôpital, le numérique bouscule tout

Je n’ai pas vraiment vu évoluer le métier de directeur, mais ce que je sais est qu’il doit et va fortement évoluer, car il va fortement être mis à l’épreuve. Le numérique bascule tout dans l’hôpital, la manière de soigner, la manière de manager, la façon que l’on a de se mettre en relation avec le patient et son entourage avant-pendant-après l’hospitalisation, et enfin la place même de l’hôpital dans la ville et le territoire.

Les jeunes directeurs, en tout cas ceux que je « fréquente » sur Twitter, me semblent totalement conscients des enjeux. Je ne connais pas leur formation actuelle pour savoir s’ils seront réellement capables de gérer à la fois l’ouverture que le numérique connecté impose dans les relations entre les différentes strates de décision et de travail, avec la réalité de l’hôpital.

Cette réalité semble aujourd’hui inféodée à des instances gestionnaires qui ont pour le numérique une affection toute particulière : ils l’apprécient par sa capacité supposée à… générer des économies d’échelle et à rendre compte des actes !

Gagner en vision, diplomatie, culture humaniste

Qui donc, dans ce contexte assez schizophrène, où des demandes très diverses émanent des instances décisionnaires du Ministère de la Santé, des fonctionnaires, soignants ou pas, du public, sera un bon directeur de l’hôpital de demain ? Aujourd’hui, plus que des capacités de gestionnaire, il me semble qu’une faculté de vision et donc aussi des compétences de diplomate, pour faire intégrer une vision là où triomphe le court terme, sont absolument nécessaires.

Je pense ici à Yann Bubien, qui est pour moi un exemple réussi de directeur de vision et d’action et qui me fait dire qu’une culture humaniste et éthique est certainement un atout dans ce métier.

Que conseilleriez-vous aux directeurs d’hôpital pour mieux aborder l’avenir ?

Hiérarchies multiples et postmodernité

J’ai un grand respect pour les directeurs d’hôpitaux, qui évoluent dans un milieu où les lignes hiérarchiques multiples ne simplifient pas le management. À cette difficulté « génétique » s’en associe une très actuelle. Le numérique nous a fait rentrer dans ce que l’on appelle la postmodernité.

Le sociologue allemand Hartmut Rosa nous rappelle qu’elle se caractérise par trois types d’accélération : l’accélération technologique, l’accélération sociétale et l’accélération des rythmes de vie. Il nous rappelle aussi que la désynchronisation entre ces accélérations et ce que l’humain peut être capable de traiter et supporter amène fatalement à l’aliénation.

Les études cliniques et sociologiques sur les effets néfastes du numérique sur la santé physique, psychique et sociale (définition de la santé de l’OMS) se succèdent.

L’idéologie solutionnisme du numérique

Professionnellement, nous sommes conséquemment entrés dans une zone de fortes turbulences. Même que certaines solutions proposées pour moins tanguer, adossées à une idéologie du numérique appelée « solutionnisme (voir le livre d’Evgeny Morozov « Pour tout résoudre, cliquez« ), sont à prendre avec grande précaution, tant elles font l’économie d’une analyse pharmacologique du numérique (le numérique comme pharmakon, remède et poison à la fois).

Acceptabilité, dépendance et lobbying du numérique

Je reviens alors à ce que j’ai pu constater chez certains directeurs twitterophiles : leur enthousiasme naïf pour un numérique solutionniste. Personne ne met en doute l’intérêt de la simulation pour apprendre (j’ai créé moi-même le premier logiciel français de simulation du cycle de l’eau, « Le seigneur des nuages » en 1985, pour des élèves de CM1), de la télémédecine, de la santé connectée. Mais il faut voir ceci dans un contexte plus large d’acceptabilité affective et cognitive, de e-dépendance et de lobbying par les industries du numérique !

De plus, pour me « balader » partout en France, pour et au sein des établissements hospitaliers, je suis un peu préoccupé du discours technophile des instances politiques et des équipes de direction de certains hôpitaux, en relation avec les réalités de terrain. Globalement, le personnel hospitalier est moins connecté et technophile que la moyenne nationale. Et quand il l’est, il l’est mal. C’est d’ailleurs la raison de mon tour de France, depuis 2015.

Faire évoluer notre représentation du réel

Il est donc plus que nécessaire, du fait même d’une disruption annoncée et déjà là du fait du numérique, qui n’est pas seulement la troisième révolution du signe, comme l’écriture et l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles, mais une révolution de notre représentation du réel et donc de notre anthropologie, que les directeurs prennent de la hauteur.

Qu’ils soient numéricophobes ou numéricophiles, une vraie acculturation au numérique comme pharmakon me semble nécessaire. Il leur sera alors plus aisé de développer une pharmacologie de la transition numérique dans leur établissement, associant vision à long terme et analyse de situation.