Infirmière, Nadia Péoc’h a rapidement progressé dans sa carrière comme comme cadre , cadre supérieure de santé et aujourd’hui directrice des soins dans un hôpital. En parallèle, elle est devenue docteur en sciences de l’Education (2009) puis maître de conférences associé (2010-2013). Nadia s’intéresse notamment à la bientraitance dans les organisations. Regard singulier sur les défis de la fonction de direction à l’hôpital.

Pouvez-vous expliquer les relations de travail entre le directeur des soins et le directeur de l’hôpital ?

Les relations de travail entre le directeur d’hôpital et le directeur des soins s’inscrivent dans la co-construction et la co-responsabilité. Les regards portés sur les situations complexes au sein d’un hôpital nécessitent cette co-construction en termes d’échanges, de partage, de confrontation des points de vue, de controverse parfois pour donner du sens à la prise de décision et au cap à atteindre en matière de gouvernance.

La relation avec le directeur d’hôpital peut parfois être antagoniste, parfois complémentaire. Ce qui est fondamental, c’est au final la synergie entre les deux acteurs. Chacun apporte sa contribution à l’édifice. De par son histoire, ses pré-requis, le directeur des soins possède un savoir expérientiel, empirique et cognitif  (l’art du prendre soin car c’est un clinicien) enrichi d’un savoir académique (les diverses formations suivies) qui lui donnent des compétences stratégique, de coordination et opérationnelle. Il apporte son expertise et son soutien auprès du directeur d’hôpital notamment dans tout ce qui concerne la réponse aux besoins de la patientèle avec les parcours de soins au sein d’un territoire, la sécurité et la qualité des soins, l’allocation des ressources humaines et matérielles dans le cadre des restructurations, entre autres. La liste n’étant pas exhaustive.

J’ajouterais que cette relation doit s’inscrire dans un respect réciproque. Le respect, outre le fait qu’il peut être entendu en tant que valeur, est aussi une compétence relationnelle et sociale essentielle dans la pratique professionnelle de tout  décideur. J’entends le respect dans son emploi en termes d’égards et de considération vis-à-vis de l’autre et par extension dans son acception d’une attitude juste vis-à-vis d’autrui. La relation de travail entre le directeur d’hôpital et le directeur des soins s’inscrit dans ce rapport à l’autre, dans cette altérité prégnante dans les métiers de l’humain car le management à l’hôpital s’inscrit dans la complexité, la prise de distance, la réflexion et l’anticipation et surtout la bientraitance managériale. Cette bientraitance managériale qui donne dans chaque geste, dans chaque parole, dans chaque prise de décision un sens face à la complexité des situations rencontrées et qui convoque des préalables fondamentaux comme : la compétence ; la déontologie ; la conscience de l’action ; le sens et l’explicitation de la décision ; la collégialité du travail d’équipe et l’interdisciplinarité. C’est en cela que la relation de travail entre le directeur d’hôpital et le directeur des soins est à mes yeux essentielle.

Comment a évolué l’image que vous vous faisiez de ce métier et des gens qui l’exercent ? Comment selon vous fonctionne ce métier dans ses relations avec les autres, y compris le « couple » médecin-directeur ?

  • Concernant l’évolution du métier de directeur d’hôpital

J’ai rencontré au cours de ma carrière professionnelle des directeurs d’hôpitaux, singuliers, différents les uns des autres, avec un socle de valeurs communes, celles du service public avec le sens de l’action publique. Les fondamentaux du métier étaient présents : les valeurs, les compétences et la volonté de défendre un hôpital public performant et moderne.

Dans un environnement mouvant où la contrainte financière, notamment avec les plans de retour à l’équilibre, pèse sur l’exercice professionnel au quotidien, j’ai observé  que le métier de directeur d’hôpital s’ouvrait sur des responsabilités élargies dans une phase de mutation sociétale. Ce passage notifié dans l’évolution du métier de directeur est placé sous une double contrainte : la vulnérabilité des temps (sa dureté au niveau économique, sécuritaire et sociologique) et l’évolution du champ d’exercice vers la territorialité avec une modification des représentations professionnelles du métier, des connaissances de celui-ci, d’un changement de paradigme dans la gouvernance où nous avons vu le management de proximité situationnel au sein d’un hôpital évoluer vers un management transversal au sein d’un GHT. Le directeur d’hôpital doit se projeter dans ses nouvelles fonctions de coordination de l’ensemble des métiers dans une vision territoriale et de construction de partenariat. Là est l’évolution majeure.

Aujourd’hui, je mesure le chemin parcouru et celui qui reste à venir. Et cette volonté commune des hommes et des femmes qui font vivre l’hôpital de s’inscrire dans la complémentarité et l’enrichissement mutuel, et ce pour offrir à la patientèle un système de santé performant, avec de soins justes et conformes, répondant aux besoins de tous.

Pour les trois professions concernées, DH, D3S et DS, le défi est de taille : conserver du sens, cultiver l’enthousiasme, faire preuve d’équité, de courage et de bienveillance, et surtout de solidarité.

  • Concernant l’évolution du métier de directeur des soins

Nous sommes à un moment clé, charnière voire trans générationnel. Notre histoire repose sur une pensée professionnelle empreinte d’un sceau idéologique soignant. Dans la terminologie même de notre dénomination « Directeur des soins », il y a cette mise en tension d’une double confrontation identitaire : directeur et décideur versus clinicien et soignant.

Les plus expérimentés des directeurs des soins revendiquent cette expertise du soin, de prendre soin en tant qu’art. Or piloter, élaborer, mettre en œuvre, faire vivre au quotidien des projets qui intègrent toutes les dimensions : stratégique, prospective, soignante, économique, dialogue de gestion, suppose de formaliser dans la contingence de l’événement et le quotidien des organisations l’expertise du management et l’accompagnement et la conduite du changement.

La connaissance du soin devient un élément de la prise de décision au même titre que tous les autres indicateurs. C’est pour cela que nous sommes à un moment charnière. Je vois davantage l’évolution du métier de directeur comme un animateur de réseau socio technique faisant progresser la coordination dans la médecine de parcours, responsable  de la cohérence managériale, plaçant la personne soignée et ses proches en co-partenaires (patient expert et malade sachant) de sa prise en charge dans le continuum de son parcours de soins, de santé et de vie, force de proposition dans l’innovation (la e-santé, la télé médecine, la domotique, le numérique, l’architecture hospitalière), dans la recherche paramédicale et en sciences de gestion et de management (avec des réflexions sur l’évolution des métiers paramédicaux : vers une segmentation et/ou spécialisation ; la pluridisciplinarité dans ses relations ville-hôpital, l’évolution du modèle ontologique de la maladie et son impact sur les organisations, la qualité de vie au travail, etc.)

  •  Concernant le fonctionnement de ce métier dans ses relations avec les autres, y compris le « couple » médecin-directeur

Au-delà du trépied de la gouvernance Directeur d’hôpital – Président de CME – Directeur des soins, j’identifierais également le rôle du directeur des soins comme un facilitateur et un accompagnateur avec les chefs de pôles, les praticiens responsables de service. Son expérience en tant que clinicien et manager fait de lui une personne pivot, ressource dans la compréhension de problématiques relatives à la prise en charge des patients et à la production de soins. Cette approche collaborative a une utilité sociale car elle permet de « prendre le pouls de la réalité du terrain » tout en l’analysant pour proposer des repères pour agir collectivement.

Quelles sont vos attentes à l’égard d’un DH ? En quoi les directeurs d’hôpital que vous avez croisés vous ont le plus aidé dans vos fonctions de DS ? En quoi les DH pourraient-ils/devraient-ils encore progresser selon vous ?

J’ai eu l’opportunité de travailler avec des directeurs visionnaires et humanistes, talentueux, érudits qui m’ont fait grandir professionnellement en me faisant confiance et en me laissant un part d’autonomie. J’ai appris à leur contact notamment les dimensions politique et stratégique dans la conduite des projets. Ils ont rendu ces situations de travail « apprenantes ».

Dans un environnement de plus en plus complexe, j’attends du directeur d’hôpital qu’il guide son équipe de collaborateurs vers la réussite collective en stimulant le développement individuel et professionnel. Il doit être capable d’instaurer de la stabilité au sein de l’équipe, d’être porteur d’une vision partagée, de « donner et garder le cap » et d’assumer les décisions prises voire non prises. J’attends de lui un double positionnement. Qu’il soit à la fois un manager en tant qu’organisateur qui coordonne et contrôle l’activité de son équipe et un leader capable de donner une vision enthousiasmante du futur (même si le système est contraint financièrement) centré sur les personnes et attentif à la qualité de vie et au bien-être de ses collaborateurs.

Parfois au-delà de l’expertise technique, le directeur d’hôpital dans sa quête ultime du souci de maîtrise, devrait oser l’« immaîtrise ». Ce serait une belle leçon d’humanité et d’humilité : oser se tenir devant ce qui nous dépasse. Nous avons beau peser le pour et le contre, mesurer tous les arguments, demander tous les conseils, cela parfois ne suffit pas. Malgré l’incertitude, malgré le doute, la prise de décision demeure complexe. Des formations continues à l’EHESP ou ailleurs, permettraient de comprendre l’art de la décision et la prise de risque. C’est sur ce point le « courage de la prise de décision » que nous devons – directeurs d’hôpital et directeurs des soins – travailler collectivement.