Nous accueillons pour la première fois dans ce blog une nouvelle intervieweuse, il s’agit de Carole Avril, auteur du blog « Littérature et Santé« , et nous en sommes ravies ! A l’occasion de la sortie de l’ouvrage Concevoir et construire un hôpital numérique, Carole a rencontré son auteur Louis Omnes, connu pour avoir « ouvert » l’Hôpital européen Georges Pompidou, et depuis très actif sur la transformation numérique. Entretien.

Littérature et Santé : Vous précisez dans votre livre que vous avez près de 40 années d’exercice du métier de directeur d’hôpital, avec dès le départ une forte implication dans le développement du système d’information hospitalier : création d’un centre régional d’informatique hospitalière en Auvergne dans les années 70, chargé du développement de l’informatique hospitalière sur le plan national (président du centre national de l’équipement hospitalier) et concepteur d’une maternité « centrée parturiente » avec dossier électronique dans les années 80 à Lorient ; puis à partir des années 90, en charge de la conception et de la mise en place des organisations innovantes de l’HEGP, hôpital numérique opérationnel en juillet 2000. Consultant en stratégie médicale et numérique depuis 2008, vous avez  pu enrichir votre réflexion en puisant dans l’expérience des hôpitaux numériques les plus récents, en France et à l’étranger, tout en participant à la conception de trois futurs hôpitaux numériques à Nantes, Monaco et Lens.

Dans votre carrière, quels ont été les éléments déclencheurs de cette conviction du bien fondé du numérique à l’hôpital et quels sont ces bénéfices au final ?

Louis Omnes : J’ai eu la chance de vivre toute l’épopée de l’informatique, de la machine à cartes perforées jusqu’aux objets connectés d’aujourd’hui. Les bénéfices du numérique sont immédiatement apparus en permettant de réaliser   d’importants  gains de productivité dans la réalisation d’actes de gestion répétitifs et sans intérêt pour les personnels. Mais le véritable progrès est venu  de l’avènement de l’informatique médicale depuis plus de deux décennies : Le Dossier Patient électronique, le réseau d’images, la robotisation chirurgicale, l’automatisation des pharmacies et des laboratoires, les entrepôts de données de recherche clinique, l’approche génétique personnalisée… Toutes les  solutions IT*(Technology Information) se sont traduites par des gains dans la sûreté et la rapidité des diagnostics, dans  l’efficacité des thérapeutiques, dans la qualité et la sécurité du soin, dans l’actualisation et la production de connaissances, dans la coordination  des prises en charge dans et à l’extérieur de l’hôpital… Ce n’est pas un hasard si les dix meilleurs hôpitaux aux USA, avec en tête la Cleveland Clinic, sont des hôpitaux « Full Digital ». Le même constat peut être fait en Europe. Ceci étant, l’innovation technologique n’est rien sans l’innovation organisationnelle. C’est là tout le cœur des développements de mon ouvrage. Une solution technique  numérique ne pourra être qualifiée d’innovation que si l’ensemble des acteurs concerné se l’approprient. L’enjeu du numérique à l’hôpital est de faire évoluer les organisations et les pratiques professionnelles dans le sens d’un « mieux » pour le patient et pour les personnels.

L&S : Ne pourrait-on pas vous reprocher votre optimisme apologétique concernant le numérique, n’a-t-il pas des aspects négatifs, en terme de sécurité des données ou encore de son côté non écologique contradictoire avec l’ambition de créer des hôpitaux « verts »  (cf le documentaire La pollution cachée d’Internet) ?

LO : D’expérience, j’ai pu effectivement vérifier que, plus l’hôpital devient numérique, plus il est vulnérable. Le risque n’est pas théorique. Il prend trois formes de perte potentielle : la contamination et la corruption des données (perte d’intégrité) ; l’interruption provisoire ou prolongée de service (perte de disponibilité) ; l’atteinte à la protection des personnes (perte de confidentialité). A partir de là, la sécurité informatique d’un hôpital doté d’un Dossier Patient Commun (DPC), intégré et ouvert, impose d’assurer de façon continue et attentive une gouvernance spécifique pour la gestion du risque IT* qui ne se limite pas à garantir le niveau de sûreté 99.999 de l’infrastructure IP*. Cette composante sécuritaire de la gouvernance IT* va veiller à recouvrir un programme permanent de gestion des risques  (humains, technologiques, naturels, environnementaux, intrusion) ainsi qu’à structurer le dispositif de gestion de crise en se fondant sur l’acquis d’autres hôpitaux numériques ayant eu à gérer des situations de panne ou d’intrusion majeure. Quant à la dimension écologique, elle est surtout portée par le numérique dans la préoccupation d’une gestion optimisée de la consommation d’énergie et d’une maintenance « intelligente » du bâtiment et des infrastructures. Le « Green Hospital » se doit , par ailleurs, de développer toute une approche soucieuse d’une gestion maîtrisée du parc des ordinateurs et des serveurs  ainsi que du recyclage des équipements IT*.En France, cette préoccupation commence seulement à émerger. Beaucoup reste à faire…

L&S :Vous indiquez dans votre guide que pour remettre à niveau le parc hospitalier français, 45 milliards d’euros seront nécessaires dans les 10 prochaines années. La création des Groupements Hospitaliers de Territoire (GHT) par la loi de modernisation de notre système de santé de janvier 2016 va-t-elle permettre de mieux programmer les enveloppes budgétaires et les répartir pour construire l’hôpital de demain ?

LO : La constitution de Groupements Hospitaliers va permettre de développer une stratégie médicale unifiée, d’éviter les doublons au niveau des fonctions logistiques et d’obtenir des effets d’échelle au niveau du fonctionnement des plateaux techniques les plus lourds et les plus spécialisés. Le but ultime ne peut être que de fusionner l’ensemble des établissements de santé d’un même territoire pour rationaliser l’offre de soins hospitaliers en complémentarité et en synergie avec la médecine de proximité. L’Etat a donné l’impulsion première en  confiant la responsabilité des GHT à une direction unique et en demandant, en priorité, que les systèmes d’information médicaux et de gestion soient unifiés. Dans le même mouvement, les dirigeants hospitaliers auront  à définir une stratégie  établissant la convergence numérique de tous les processus médicaux et médico -techniques (biologie, pharmacie, imagerie…) et à mener une politique de valorisation des actifs immobiliers qui, dans certains cas, pourra leur permettre de se dispenser  de  subventions, toujours hypothétiques au niveau de leur montant et de leur date d’attribution. L’enjeu est aujourd’hui d’investir plus dans la toile et moins dans le béton !

L&S : Vous revendiquez l’application des modèles industriels dans la mise en place de process à l’hôpital ;  quand vous parlez de « centré patient », on entend le concept d’orientation client venu du marketing…  Considérez-vous que l’hôpital soit une entreprise soumise à des contraintes de rentabilité et d’efficience ?

LO : L’hôpital est une entreprise à finalité humaine qui apporte un service très particulier, une prise en charge médicale et soignante, mais au niveau de son management, c’est une entreprise comme une autre soumise à la concurrence et à l’obligation d’efficience. L’apport du numérique est, à cet égard, essentiel car il permet d’améliorer  la qualité et la sécurité du soin mais aussi son économicité. Le numérique, comme je le montre dans le livre, participe aussi grandement à l’amélioration des conditions de travail des personnels. En d’autres termes, ce n’est pas parce que l’hôpital est un service public qu’il doit s’affranchir des règles de bonne gestion et des  grands principes de management y compris le marketing…

L&S : Question d’actualité : En tant que directeur d’hôpital, quel regard portez-vous sur le mal-être des infirmiers avec, notamment, 5 suicides cet été ? Le manque de numérisation est-il un élément de cette souffrance au travail ?

LO : Il y a toujours eu des situations de mal être personnel et éventuellement professionnel qui ont pu conduire à des actes désespérés réalisés sur le lieu de travail. L’élément nouveau c’est la recherche du buzz médiatique toujours simplificateur de la réalité des situations. Si un infirmier ou un médecin est malheureux dans l’exercice de son métier, il a toujours la possibilité de l’exprimer auprès de ses collègues, des représentants syndicaux, de la Direction des ressources humaines, de la Direction des soins, du psychologue ou du médecin du travail… Dans une situation professionnelle mal vécue, il est toujours possible de changer de service, d’établissement, de mode d’exercice… mais dans de nombreux cas  les responsables hospitaliers ne sont pas au courant de difficultés  personnelles  extérieures à la pratique  d’un métier qui est, par nature, très valorisant mais aussi très exigeant. En tout état de cause le numérique ne peut qu’améliorer les conditions de travail, faciliter la communication  et les échanges . Je ne perçois pas en quoi il peut conditionner le mal être professionnel sauf au niveau des  personnels ayant des difficultés à maîtriser les nouvelles technologies.

L&S : Vous émettez le vœu que votre opus soit une première contribution aux réflexions sur l’hôpital de demain et qu’il soit actualisé en permanence, par d’autres que vous, peut-on supposer… Quels sont vos projets pour ce livre et après lui ?

LO : Pour ce livre, j’en fais la promotion  en répondant à des invitations très variées. J’interviens devant  des publics de gens plutôt avertis : architectes,  ingénieurs , directeurs d’hôpitaux, industriels des technologies d’information…  Pour la suite, je pense abandonner les rivages hospitaliers et peut être écrire un livre humoristique sur le chaos de notre système de santé ou un livre sur les vertus thérapeutiques supposées …. des fontaines bretonnes.