Les amateurs de Twitter connaissent tous ce gazouilleur en chef, très présent depuis des années sur internet (ici et ) et sur la twittosphère, ou son regard décalé attire de nombreux lecteurs. Peu de gens savent qu’il s’appelle Patrick, confidence qu’il nous accorde aujourd’hui ! En tant que e-directeur des soins, il nous livre ici une analyse toute personnelle, comme à son habitude, du métier de ses collègues et partenaires directeurs d’hôpital.

Le directeur des soins est membre de l’équipe de direction à l’hôpital, mais d’où vient ce métier ?

De l’infirmière surveillante chef au directeur issu de toutes les filières du soin

Le métier de DS est très jeune puisqu’il vient juste d’être un quadra : l’ »Infirmier Général », ancien nom du DS, est né le 11 avril 1975 (décidément; le mois d’avril marque les DS), soit il y a quarante-et-un ans. Il a peu à peu évolué depuis une fonction similaire à une surveillante-chef, jusqu’à développer ses missions et compétences et intégrer peu à peu à l’équipe de direction, pour en devenir un membre à part entière.

La dernière grande évolution de ce métier de DS a été l’ouverture à d’autres filières (rééducation et médico-techniques) là où seules les infirmières pouvaient auparavant prétendre à ce grade – d’où l’appellation devenue “Directeur des Soins”, quittant le général infirmier. La reconnaissance de la fonction s’est faite lors de la création des directoires, où le DS, en tant que président de la Commission des Soins, est membre de droit.

Dans la réalité que j’ai connue, j’ai rencontré diverses manières d’exercer la fonction de DS. A mes tout débuts, c’était une Surveillante-Chef, religieuse par ailleurs, qui tenait l’hôpital, plutôt sympathique au demeurant. Elle était surtout l’autorité envers les infirmières et soignants, sans autre place particulière. J’ai connu aussi une infirmière générale très collet monté, qui ne comprenait pas que moi, jeune cadre, je sois si intéressé par mon ordinateur sur lequel je faisais plannings et documents. Le monde semble m’avoir donné raison aujourd’hui.

En quoi consiste ce métier de directeur des soins alors ?

Le DS reste une profession méconnue, même par les hospitaliers. J’essaierai d’expliquer sans me référer au texte réglementaire qui régit notre corps, le  décret du 19 avril 2002, que chacun pourra aller consulter à loisir, surtout le soir avant de s’endormir, ça remplace bien plus efficacement la tisane aux benzodiazépines.

Je n’évoquerai pas non plus la fonction de Directeur des Soins en Institut de formation, n’ayant jamais exercé cette fonction. Nous resterons donc sur la mission principale du DS en établissement de santé, qui est la coordination générale des soins.

Conseiller le directeur d’hôpital

Coordonnateur général des soins, késako ? Le DS est, selon moi, un expert, un conseiller auprès du Directeur Général (DG) de l’hôpital. Il va accompagner, en lien avec le corps médical, la réalisation des projets, les évolutions des services et les restructurations. Bon, quand on a dit ça, c’est pas vraiment très sexy, hein ?

Non, le vrai cœur de métier, selon moi toujours, c’est d’être au service des autres. Je dis toujours aux infirmières(iers) qui ont le projet de devenir cadre : « plus vous montez en grade, plus vous êtes au service des autres ». La principale qualité d’un DS c’est l’humilité. J’ai toujours fait en sorte de la pratiquer, notamment parce que j’ai commencé “au plus bas” de l’échelle, comme Agent des Services Hospitaliers. Cela m’a fait comprendre l’importance de la gratitude et de la reconnaissance pour le travail accompli. Pour paraphraser cette phrase de Louis Chedid (“On ne dit jamais assez aux gens qu’on aime qu’on les aime”) : on ne dit jamais assez aux agents avec qui on travaille qu’on les remercie.

Pouvez-vous expliquer les relations de travail entre le directeur des soins et le directeur de l’hôpital ?

Proposer au DG des décisions adaptées aux acteurs

Avec le directeur général, la base de la relation est une confiance – presque – aveugle qui doit s’établir entre eux (enfin, il peut être utile de temps en temps d’entrouvrir un oeil, on ne sait jamais).

Comme je l’indiquais plus haut, le DS est un conseiller du DG, à la fois expert technique, mais surtout une sorte de Talleyrand – sans en avoir la versatilité politique – : un stratège, un tacticien, un joueur d’échecs (mais qui réussit). Le DS doit être un sociologue, fin connaisseur de ses interlocuteurs et de leurs personnalités : médecins, praticiens, président de la Commission Médicale d’Établissement, encadrement soignant, agents…

Cela lui permet de proposer au DG la ou les meilleures orientations lors de décisions managériales, qu’elles soient importantes ou non. En résumé, une sorte de Jiminy Cricket, en espérant que le DG n’ait pas le nez trop long…

Avec le DRH, ne pas se marcher sur les pieds

Avec le DRH c’est différent. Les deux fonctions ont des zones d’action communes dans le domaine de la gestion des ressources humaines : le DRH recrute et gère les affectations par délégation du DG, le DS “est associé au recrutement et à la gestion des personnels” et “propose au directeur l’affectation de ces personnels”. Il y a de quoi risquer de se marcher sur les pieds.

Il arrive même que l’un s’empare du domaine de compétence de l’autre, et là, c’est le drame. Il est donc nécessaire et indispensable que chacun respecte le domaine de compétence de l’autre, et surtout, qu’il y ait une communication sans faille entre eux. Les deux métiers sont totalement complémentaires.

Lorsque ces deux fonctions sont exercées en bonne intelligence et avec bon sens, DRH et DS représentent une force majeure et un atout incontournable pour un DG.

En quoi les directeurs d’hôpital que vous avez croisés vous ont le plus aidé dans vos fonctions de directeur des soins ?

Mes premiers DG : des vieux, des étranges…!

En trente-neuf ans de carrière, j’ai connu bien des directeurs différents. J’ai même côtoyé, alors que j’étais en primaire, le fils du directeur d’hôpital qui allait quelques années plus tard être mon premier DG. Celui-ci était de la (très) vieille génération – c’était en 1977. Il passait de temps à autre dans les services de soins. Le plus souvent, on le prenait pour quelqu’un qui venait visiter un malade. Il était très discret, presque timide, toujours vêtu de son manteau en loden et de son chapeau. Il avait la réputation de connaître le nom de tous ses agents. Plus tard, est arrivée la génération des jeunes DG aux dents parfois assez longues et aiguisées.

Pour mon premier poste de DS, j’ai été recruté par un célèbre DG de CHU. A l’époque, les élèves DS devaient faire – quasiment – le tour de France pour trouver un poste. Désormais, ce n’est plus heureusement le cas. Je remercierai toujours ce DG de m’avoir fait confiance, alors que je n’étais qu’un bien jeune DS, même pas passé par la case “cadre supérieur”.

J’ai ensuite rencontré, dans un autre établissement, un DG des plus étranges. Les réunions hebdomadaires de direction consistaient à la simple lecture de son agenda. Nous n’intervenions quasiment jamais, sauf dans un cas. Ils nous demandaient alors qui était de garde le weekend à venir, et, un peu comme la corvée de latrines des conscrits, nous gagnions le droit de le représenter à une cérémonie où il ne voulait pas se rendre.

Mon dernier poste – l’actuel – a été aussi à l’origine de quelques situations singulières. Il a fallu trois entretiens avant que celui que je croyais être le DG accepte enfin de me recruter. J’ai découvert peu après qu’il n’était que le DG adjoint (DGA), quand j’ai croisé dans le couloir de la direction un homme aux allures mal fagotées, sans cravate et les cheveux un peu en bataille : c’était le vrai DG. Il est parti peu de temps après et c’est le DGA qui l’a remplacé.

Puis un soutien à l’autonomie, au développement de projets et résolution de problèmes

Ce dernier m’a laissé pas mal de liberté et d’autonomie, après une période d’observation de mes capacités. J’ai ainsi pu faire participer mon établissement à un chantier pilote de l’ex-Mission d’Expertise et d’Audit Hospitaliers – actuelle Agence Nationale d’Appui à la Performance –  où seulement huit établissements avait été retenu sur le territoire national. Nous avons aussi, avec ma cadre supérieure, monté des dossiers pour répondre à des appels à projet de l’Agence Régionale de Santé (ARS). Deux équipes mobiles ont ainsi été créées avec financement par l’ARS.

Il me missionnait aussi sur pas mal de dossiers. J’étais référent Bientraitance, Vigipirate, pandémie grippale, raton laveur (euh, non pas le dernier)… Connaissant mon esprit créatif, il m’a sollicité pour trouver un nom pour l’établissement, qui a ensuite été retenu par le conseil d’administration de l’époque. Il est  vrai que c’est assez exceptionnel dans une carrière de bénéficier de l’honneur d’être l’auteur de la nouvelle dénomination d’un centre hospitalier (CH). J’ai également réalisé un travail important d’humanisation des chambres d’isolement de l’hôpital, suite à une lettre d’un patient dénonçant les conditions de son séjour en isolement. Nous avons notamment testé avec le DG des pyjamas en non-tissé. Pour l’anecdote, il vérifiait la solidité des pyjamas en s’étranglant le cou avec, pour bien vérifier qu’ils se déchiraient sous l’effet de la traction.

J’ai aussi pu réaliser des actions culturelles avec notre représentante “Culture à l’hôpital”. Lors d’un printemps des poètes, nous avons orné tous les arbres du parc du CH de poèmes faits par les patients. L’apothéose a pris la forme d’un lâcher de ballons, où étaient accrochés des poèmes, avec les enfants de l’école de la commune. Ma plus grande fierté et mon plus grand bonheur a été de pouvoir monter une chorale, avec des patients, des résidents et des agents dont moi-même. Nous avons ainsi pu chanter dans une des salles de l’hôpital et à l’église de la ville.

Mon avant-dernier DG a été aussi quelqu’un d’important pour ma fonction. Il me sollicitait beaucoup, et tenait compte de mes avis. Il m’envoyait aussi résoudre presque tous les problèmes possibles et imaginables. Nous avons créé avec lui le comité éthique du CH, dont je suis copilote. A son départ, et pour d’autres raisons, j’ai décidé de faire valoir mes droits à la retraite.

En quoi les DH pourraient-ils progresser selon vous ?

S’approprier la dimension du soin

Les DH ont beaucoup évolué. Ils me semblent notamment plus au fait de la réalité du travail des soignants dans les services, notamment par leur stage d’étonnement lorsqu’ils sont en formation.

Plutôt que de progrès, je dirais qu’il faut qu’ils gardent très précieusement leur part d’humanité. Certes, les contraintes financières seront de plus en plus lourdes, les GHT vont sans nul doute comprimer les équipes de direction. Pourtant, un peu à l’instar de la psychothérapie institutionnelle où tous sont soignants, du DG à l’ASH, les DH doivent s’approprier la dimension du soin, la même que celle qu’ont vécue les DS lorsqu’ils étaient soignants. Pour ma part, je me considère toujours comme soignant, même si c’est très indirectement. Mais, lorsque les patients me croisent dans le parc et m’appelle par mon nom, je ressens cela comme un honneur, comme la véritable reconnaissance que j’évoquais au début de ce texte.

Et puis, tout comme je l’indiquais également auparavant, conserver cette humilité du vrai manager, cette éthique du management. Nous, DH et DS, ne sommes là, ne sommes légitimes que par la présence des usagers – les personnes soignées – mais aussi par la présence du personnel, quelle que soit sa catégorie.

Mais alors Patrick, pourquoi rester anonyme ? 

J’ai commencé à être présent sur le Web en 1999, date à laquelle j’ai créé la première version de mon site, infirmier-general.com, devenu plus tard directeur-des-soins.com. J’ai géré seul ce site jusqu’à aujourd’hui.

Au début, je mentionnais mon nom, mes fonctions, mon CV. Et puis est arrivé l’oiseau bleu, le réseau social Twitter. Il m’a semblé plus respectueux du devoir de réserve de devenir alors anonyme. Il pouvait m’arriver d’évoquer, avec les précautions d’usage, des situations où mon établissement ou ma personne auraient pu être identifiés.

Et puis, avec le recul, il m’a paru plus humble – qualité que j’ai citée déjà à plusieurs reprises – de ne pas tomber dans le culte de ma personnalité. Il y avait pour moi un peu trop de risque que mon ego ne fasse un œdème de Quincke, une allergie à la célébrité (dans mon cas quelque peu dérisoire, je le reconnais, même si je suis suivi, à ma grande surprise, par plusieurs comptes officiels ou importants).

Bref, plutôt que “Parlez de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse”, j’ai adopté une posture qui à la fois me protège et m’évite de me prendre pour ce que je ne suis pas.

Le site que j’ai tenu et mon compte Twitter m’ont apporté beaucoup et m’apportent encore actuellement. Essentiellement, ce sont les contacts que ces réseaux m’ont permis d’avoir : les échanges, les conseils que j’ai pu apporter, le soutien parfois à des personnes en difficulté, voire en souffrance. J’ai retrouvé – mais l’avais-je jamais vraiment perdue ? – mon âme de soignant.

Saint-Exupéry, comme toujours, dira bien mieux que moi, en conclusion, ce que tout cela – ma vie professionnelle, ma vie d’internaute – m’a offert comme cadeau le plus précieux :

“La grandeur d’un métier est peut-être, avant tout, d’unir les hommes : il n’est qu’un luxe véritable, et c’est celui des relations humaines.”