Marie Burnier allait devenir enseignante quand l’ennui dans la lande galloise lui fit faire son premier grand virage professionnel : elle allait finalement devenir directrice d’hôpital, comme son père. C’était en 1973, les hôpitaux ont bien changé depuis. Nos collègues masculins aussi, on l’espère !

Comment suis-je devenue DH ? Je me le demande encore !

J’avais fait des études supérieures d’anglais et de linguistique que j’adorais et qui devaient me conduire naturellement au professorat. En 1970, comme le voulait l’usage avant de tenter le Capes, je passais une année à enseigner le français dans le discret collège gallois de Llandrindod Wells, célèbre pour sa lande, ses moutons …et puis c’est tout. C’est là que de jeunes celtes me firent comprendre rapido qu’enseigner (même Victor Hugo) n’était pas ma tasse de thé.

De retour à ma fac de Rennes, le rêve d’enseignante qui transformerait des cohortes de compatriotes en parfaits anglophones ne me tentait plus ! De plus, les taux de réussite au Capes d’anglais en Haute-Bretagne étaient bien décourageants, vu le nombre incroyable d’inscrits.

Sans prévenir personne, je franchissais la rue qui sépare l’Université de Haute-Bretagne et ce qui était à l’époque l’Ecole Nationale de la Santé Publique pour connaitre les pourcentages de succès au concours de DH. Je n’avais pas à m’enquérir du métier lui-même car je le connaissais depuis …toujours, c’était le job de Papa ! Eh bien, les taux de réussite au concours de DH avoisinaient les 15%. L’année de droit pour compléter mon viatique n’était pas si effrayante. Adios le Capes à 10% ! Restait à convaincre le Père qui m’opposa tout un tas  d’arguments:

« Ce n’est pas un métier de femme !  Tu ne te marieras pas ! Tu n’auras pas d’enfants ! »

Il projetait ainsi tous ses propres tracas et je ne lui en ai jamais fait reproche. Ignorant ses objections et bénéficiant assez vite de son aide fair play et compétente, j’entrais à l’ENSP très bien placée au concours contre tous les pronostics…des autres. Je passais une année à Rennes, mi-studieuse, mi-Cancale et me lançait dans la carrière.

Mes débuts

Que ce soit Clara, féministe infatigable, qui m’interroge, a fait remonter en moi les souvenirs  de la jeune femme que j’étais et qui pensait se glisser sans encombre au sein d’un aréopage dirigeant à 90 % masculin.

En cette année 1973, je pensais naïvement que femmes-hommes dans la fonction publique,  c’était kif-kif ! De fait, à l’école, Christian valait Christine et Bernadette, Bernard…

C’était encore l’époque de l’assistanat dans un établissement où nous étions affectés pour deux années. Aimant les déficients mentaux que je côtoyais dans l’hôpital rural dirigé mon père, je me présentais d’abord un établissement psychiatrique pour une journée-test.  Je me rendais à l’entretien avec le directeur, vêtue d’un tailleur-pantalon en jean tout neuf et propret. Il  m’asséna tout de go :

« Je ne veux pas de femme en jean ! » Et hop direction une soupente avec l’adjoint administratif chargé de me montrer la tête d’un bordereau de recettes.

De cette journée, j’avais retenu qu’il me faudrait prendre le poste auquel mon rang de classement me permettait de postuler sans tenir compte de l’avis du chef d’établissement, en me limitant à une visite préalable de courtoisie. C’est ainsi que je rencontrais  un matin le directeur général d’un CHU qui ne fit pas, si j’ose dire, dans la dentelle :

« Je ne veux pas de femme ! »

Effondrée mais sûre de mon bon droit, je maintenais ma candidature et lui son objection. Un 2 janvier, j’arrivais tôt, à la manière des petits nouveaux, pour connaitre mes attributions que l’assistant de direction sortant me précisa très gentiment. J’allais m’occuper de la quarantaine de fermes léguées à l’hôpital, des très nombreuses tombes de donateurs à entretenir, sans oublier de leur faire dire les messes, contreparties ad vitam des legs.

Baux ruraux 3-6-9, métairies et cours du blé

Tout accès au DG m’était interdit mais, grâce à l’ancien assistant et l’ingénieur, j’ai passé 6 mois surprenants et passionnants  aux termes desquels les baux ruraux 3-6-9, les métairies et le cours du blé n’avaient plus de secrets pour moi !  Je me plaisais à m’occuper de ce dossier compliqué qui m’éloignait des vacheries du DG.

Petites humiliations et gestes déplacés

Ainsi, un jour, il me demanda à toute voix où j’en étais de mon permis de conduire… que je venais de rater.« Ça ne m’étonne pas de vous ! » grinça-t’il devant mes collègues gênés. Ce fut ma dernière intervention en réunion de direction.

Puis un nouveau DGA arriva qui me permit de travailler à ses côtés et qui m’apprit énormément du métier. Je ne le remercierai jamais assez d’avoir décrété la fin de ma mise à l’index !

Je n’ai parlé ici que de misogynie, pas des gestes déplacés, « mine de rien », auxquels j’ai été confrontée à plusieurs reprises !  J’en avais fait mon affaire ! Une fois seulement, j’ai prévenu un directeur que son adjoint avait passé les bornes. « Ça m’étonnerait de Monsieur x, il connait votre père ». Affaire classée et changement de service (pour moi !).

J’espère qu’aujourd’hui aucune tolérance ne serait acceptée …mais je n’en suis pas si sûre !

Après ces péripéties inimaginables, je dois reconnaître que je n’ai jamais souffert de misogynie durant toutes les années qui allaient suivre ni de directeurs, de médecins, de professionnels de santé ni de quiconque …

Un de mes dossiers emblématiques

J’ai toujours obtenu de « beaux postes » et ai pu devenir chef d’établissement d’un des gros hôpitaux de la région Ile-de-France, délégué générale adjointe de la FHF et directrice générale de l’ANFH. Il m’est bien difficile de choisir, mais c’est le jeu.

Le transfert au monde hospitalier de la santé des détenus (1995) : un labo de santé publique

J’ai un souvenir ému de la mise en place en 1995 par l’hôpital que je dirigeais d’une UCSA (consultations et soins ambulatoires) dans deux maisons d’arrêt.

Simone Veil et Pierre Méhaignerie avaient porté une loi qui confiait au service public hospitalier les missions sanitaires assurées jusqu’alors par l’administration pénitentiaire. Tout était à imaginer : il fallait trouver de locaux, négocier des budgets, acquérir du matériel, réviser les pratiques, recruter des médecins et des personnels soignants et administratifs, rendre compte à nos autorités etc. ; un véritable labo expérimental de santé publique.

Toute l’équipe était enthousiaste. Cependant, il y avait un piège qui nous guettait : devenir des héros blancs, prendre les anciens professionnels de haut, mal juger le passé, mépriser les surveillants : s’octroyer le privilège du cœur.

Grâce un médecin très compétent et humaniste, à un directeur des soins épatant auquel j’avais confié le management et aux personnels fidèles et heureux de leur travail, ce pari fut réussi dans l’efficacité et l’humilité.

Un dossier dont je ne suis pas fière : la qualité de la restauration

Pour terminer, je dois vous dire qu’il y a aussi bien des dossiers dont je ne suis pas fière. Et c’est sans hésiter que j’avoue avoir complètement loupé la restauration et, ce, partout où je suis passée.

Je n’y ai jamais prêté assez d’attention, j’ai laissé les économies se faire sur les repas alors que le coût marginal est vraiment faible, je n’ai pas réussi à permettre aux personnes âgées de dîner à une heure normale, j’ai crû tous les arguments anti et pro-changements qu’on m’a servis. Bref, je n’ai pas pensé au plaisir des repas pour les malades et pourtant j’adore cuisiner, un comble !

Au fait, je suis mariée, j’ai 3 enfants et maintenant,  je suis en retraite !

Directrice ou directeur d’hôpital, voilà une belle profession, voilà un beau  métier …comme vous préférez !